93 versets · Mekkoise · Juzʾ 19-20 · Le pouvoir et le savoir mis à l'épreuve
Sourate Al-Naml tire son nom de la fourmi qui avertit sa colonie à l'approche des armées de Sulaymān — une armée de djinns, d'hommes et d'oiseaux, et c'est un insecte que le Coran met au centre. C'est la sourate du don mis à l'épreuve : tout savoir et tout pouvoir y descendent d'un « Sage, Savant » (v. 6), et chaque personnage se définit par ce qu'il en fait. Sulaymān reçoit un empire et demande qu'on lui inspire la gratitude (v. 19), puis, devant un prodige, se demande « serai-je reconnaissant ou ingrat ? » (v. 40) ; Pharaon reçoit neuf signes et les renie « par injustice et orgueil », alors qu'en lui-même il en était convaincu (v. 14) ; la reine de Sabaʾ reçoit un argument et se soumet — non à Sulaymān, mais « avec Sulaymān, à Allah » (v. 44). La sourate contient la seule Basmala placée à l'intérieur d'une sourate (v. 30), une sajda de récitation (v. 26), les cinq questions du « Y a-t-il une divinité avec Allah ? » — dont l'inoubliable « Qui répond au désespéré ? » (v. 62) — et se clôt sur les montagnes que l'on croit figées et qui passent comme les nuages.
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« Ṭā Sīn. Voilà les versets du Coran et d'un Livre explicite : une guidance (hudā) et une bonne annonce (bushrā) pour les croyants. » Le Coran n'est pas neutre : il guide et console ceux qui s'y disposent. Le verset 3 les définit par trois marques concrètes : « ceux qui accomplissent la prière, acquittent la zakāt, et ont, de l'au-delà, la certitude (hum yūqinūn). » Le lien vertical (ṣalāt), le lien social (zakāt), et la conviction intérieure (yaqīn) — le même triptyque qu'au début de Luqmān (31:4).
« Quant à ceux qui ne croient pas en l'au-delà, Nous leur avons embelli leurs actes : les voilà qui errent aveuglément (yaʿmahūn). » Châtiment terrible parce qu'invisible : non pas la douleur, mais la satisfaction de soi. Celui qui ne croit plus au Jour du compte perd la mesure qui lui permettrait de juger sa propre vie — ses actes lui paraissent beaux précisément parce qu'il n'a plus d'étalon. « Ce sont eux qui subiront le pire châtiment, et ce sont eux, dans l'au-delà, les plus grands perdants. »
« Et toi, tu reçois assurément le Coran de la part d'un Sage, d'un Savant (min ladun Ḥakīmin ʿAlīm). » Verset-charnière qui commande tout ce qui suit. Les deux Noms annoncent les deux grands thèmes de la sourate : la Ḥikma (la sagesse — celle de Dāwūd et Sulaymān, celle de la reine de Sabaʾ) et le ʿIlm (le savoir — « il nous a été donné la science », « celui qui avait une science du Livre »). Tout savoir et tout pouvoir dans cette sourate descendent de ce Ḥakīm ʿAlīm.
« Je distingue un feu : je vais vous en rapporter une nouvelle, ou vous apporter un tison ardent afin que vous vous réchauffiez. » Mūsā, perdu de nuit avec sa famille, ne cherchait qu'un peu de chaleur — et c'est la prophétie qui l'attendait. Arrivé, une voix l'appelle (v. 8) : « Béni soit Celui qui est dans le feu et ceux qui sont autour ! Et gloire à Allah, Seigneur des mondes. » Puis (v. 9) : « Ô Mūsā, c'est Moi, Allah, le Tout-Puissant, le Sage (al-ʿAzīz al-Ḥakīm). »
« Jette ton bâton ! » Et le voyant s'agiter comme un serpent, « il tourna le dos sans se retourner ». La réaction est purement humaine — et la parole qui suit est d'une douceur remarquable : « Ô Mūsā, n'aie pas peur : les envoyés n'ont pas à craindre auprès de Moi. » Puis une parenthèse d'espérance (v. 11) : « Sauf celui qui a commis une injustice, puis a substitué le bien au mal — alors Je suis Pardonneur, Miséricordieux. » Au moment même où Mūsā porte encore le poids de l'homicide d'Égypte, la porte du repentir est ouverte dans le texte.
« Introduis ta main dans l'ouverture de ta tunique : elle en sortira blanche, sans aucun mal — parmi neuf signes (fī tisʿi āyāt) destinés à Pharaon et à son peuple. » Puis le diagnostic le plus tranchant du Coran sur l'incroyance (v. 13-14) : « Quand Nos signes leur parvinrent, éclairants, ils dirent : voilà une magie manifeste. Ils les renièrent — alors qu'en eux-mêmes ils en étaient convaincus (wa-stayqanat-hā anfusuhum) — par injustice et par orgueil (ẓulman wa ʿuluwwan). » Le refus n'est pas une erreur de jugement : c'est un mensonge à soi-même. Ils savaient. Deux causes sont nommées, et ni l'une ni l'autre n'est intellectuelle : l'injustice et l'orgueil.
« Nous avons donné à Dāwūd et Sulaymān une science, et tous deux dirent : Louange à Allah qui nous a favorisés par rapport à beaucoup de Ses serviteurs croyants. » Le premier réflexe devant le don est la ḥamd — et remarque la formulation : ils se savent favorisés, mais « par rapport à beaucoup », non « par rapport à tous ». Puis (v. 16) : « Sulaymān hérita de Dāwūd et dit : Ô hommes ! Il nous a été enseigné le langage des oiseaux (manṭiq al-ṭayr) et il nous a été donné de toute chose — voilà bien la grâce évidente (al-faḍl al-mubīn). » L'héritage prophétique n'est pas un patrimoine, c'est une mission ; et l'annonce publique du privilège se termine par le mot faḍl — faveur, non mérite.
« Furent rassemblées pour Sulaymān ses armées de djinns, d'hommes et d'oiseaux, maintenues en rangs (yūzaʿūn). » Puissance sans équivalent dans l'Histoire. Et voici ce que le Coran choisit d'en raconter (v. 18) : « Lorsqu'ils arrivèrent à la vallée des fourmis, une fourmi dit : Ô fourmis, entrez dans vos demeures, que Sulaymān et ses armées ne vous écrasent sans s'en apercevoir ! » Toute une armée surhumaine, et le verset qui donne son nom à la sourate est consacré… à une fourmi. Note sa justice : elle avertit sans accuser — « sans s'en apercevoir » : elle plaide l'inadvertance, elle ne suppose pas la cruauté.
« Il sourit, amusé de sa parole, et dit : Mon Seigneur, inspire-moi (awziʿnī) de te remercier pour le bienfait dont Tu m'as comblé, moi et mes parents, et de faire une bonne œuvre que Tu agrées ; et fais-moi entrer, par Ta miséricorde, parmi Tes serviteurs vertueux. » Le roi le plus puissant de l'Histoire entend une fourmi, sourit — et demande quatre choses dont aucune n'est le pouvoir : la capacité de remercier (awziʿnī : « donne-moi la force de »), le remerciement pour ses parents aussi, l'œuvre agréée, et l'entrée au Paradis par la miséricorde, non par le mérite. Même Sulaymān n'espère pas entrer par ses œuvres.
« Qu'ai-je à ne pas voir la huppe ? Serait-elle parmi les absents ? » Un roi qui remarque l'absence d'un seul oiseau : la rigueur du commandement. La menace est sévère (v. 21) — châtiment, égorgement — « à moins qu'elle ne m'apporte une justification claire (sulṭān mubīn) ». La porte du droit de la défense reste ouverte. Et la huppe revient (v. 22) : « J'ai embrassé ce que tu n'as pas embrassé, et je t'apporte de Sabaʾ une nouvelle sûre. » Un oiseau annonce au prophète-roi qu'il sait quelque chose qu'il ignore — et il l'écoute.
« J'ai trouvé une femme qui règne sur eux, à qui il a été donné de toute chose, et elle possède un trône magnifique. » Description sans le moindre reproche sur son sexe ni sur sa souveraineté ; le seul grief est théologique (v. 24) : « Je l'ai trouvée, elle et son peuple, se prosternant devant le soleil au lieu d'Allah », le Diable leur ayant embelli leurs actes. Puis la huppe formule le tawḥīd (v. 25-26) : « Que ne se prosternent-ils devant Allah, qui fait sortir ce qui est caché (al-khabʾ) dans les cieux et la terre et qui sait ce que vous dissimulez et ce que vous divulguez ? Allah — nulle divinité sauf Lui, le Seigneur du Trône immense. » Le contraste est voulu : le trône « magnifique » de la reine face au « Trône immense » du Seigneur.
Sulaymān vérifie avant d'agir (v. 27) : « Nous allons voir si tu as dit vrai ou si tu es du nombre des menteurs. » Puis la mission (v. 28) : porter la lettre, la jeter, se retirer « et observer ce qu'ils répondront ». La reine convoque son conseil (v. 29-31) : « Ô notables ! Une noble lettre m'a été lancée : elle est de Sulaymān, et elle dit : Au nom d'Allah, le Tout-Miséricordieux, le Très-Miséricordieux — Ne vous élevez pas contre moi et venez à moi soumis. » C'est la seule Basmala placée à l'intérieur d'une sourate (et non en tête). La lettre est brève, sans flatterie ni menace détaillée : le Nom d'Allah d'abord, l'exigence ensuite.
« Ô notables, conseillez-moi en mon affaire : je ne décide rien sans que vous soyez présents. » Elle gouverne par consultation (shūrā). Ses chefs répondent en militaires (v. 33) : « Nous sommes détenteurs d'une force et d'une puissance redoutable — mais le commandement t'appartient : vois donc ce que tu ordonnes. » Et elle tranche par une maxime politique d'une lucidité intemporelle (v. 34) : « Les rois, quand ils entrent dans une cité, la corrompent et font des puissants de ses habitants des humiliés — ainsi agissent-ils. » Puis la solution mesurée (v. 35) : envoyer un présent et « observer ce que rapporteront les émissaires » — tester la nature de l'adversaire avant de risquer son peuple.
« Voulez-vous m'accroître en biens ? Ce qu'Allah m'a donné vaut mieux que ce qu'Il vous a donné. C'est plutôt vous qui vous réjouissez de votre cadeau. » Le test de la reine a réussi : elle voulait savoir s'il était un roi cupide ou un envoyé — la réponse est nette. Un conquérant ordinaire aurait pris l'or et exigé davantage. Puis l'ultimatum (v. 37), qui montre que la fermeté n'est pas la vénalité : « Retourne vers eux ! Nous viendrons avec des armées auxquelles ils ne pourront résister. »
« Ô notables, qui de vous m'apportera son trône avant qu'ils ne viennent à moi soumis ? » Un ʿifrīt des djinns propose de le faire « avant que tu ne te lèves de ta place » (v. 39). Mais « celui qui avait une science du Livre (ʿilmun mina-l-kitāb) » dit : « Je te l'apporterai avant que ton regard ne te revienne » — et le trône fut là. La science tirée du Livre dépasse la force brute du djinn. Et voici la réaction de Sulaymān, sommet spirituel de la sourate : « Ceci est une faveur de mon Seigneur, pour m'éprouver : serai-je reconnaissant ou ingrat ? Quiconque est reconnaissant l'est pour lui-même ; et quiconque est ingrat — mon Seigneur se suffit à Lui-même, Il est Généreux. » Devant le prodige, il ne voit ni sa puissance ni sa gloire : il voit un examen.
« Rendez-lui son trône méconnaissable : nous verrons si elle est guidée ou si elle est de ceux qui ne le sont pas. » Le test porte sur sa perspicacité. À la question « ton trône est-il ainsi ? », elle répond avec une prudence admirable (v. 42) : « On dirait que c'est lui » — ni affirmation hâtive, ni négation. Puis : « Et la science nous avait été donnée avant cela, et nous étions déjà soumis. » Le verset 43 explique ce qui l'avait retenue jusque-là : « Ce qu'elle adorait en dehors d'Allah l'avait détournée — elle appartenait à un peuple mécréant. » Ce n'est pas son intelligence qui manquait, c'est son milieu qui l'entravait.
« Entre dans le palais. Le voyant, elle le prit pour une étendue d'eau et se découvrit les jambes. Il dit : c'est un palais dallé de cristal. » Dernière leçon, et la plus élégante : ce qu'elle croyait être de l'eau n'était que du verre. Elle qui adorait le soleil — un astre réel mais qui n'est pas Dieu — comprend d'un coup que les apparences trompent le regard le mieux exercé. Alors vient sa déclaration (v. 44) : « Mon Seigneur, je me suis fait tort à moi-même ; et je me soumets, avec Sulaymān, à Allah, Seigneur des mondes. » Elle ne dit pas « je me soumets à Sulaymān » mais « avec Sulaymān, à Allah » : elle ne change pas de maître, elle change de Dieu. Le récit d'une conquête se termine sans une bataille et sans un vassal — avec une croyante.
« Nous avons envoyé aux Thamūd leur frère Ṣāliḥ : Adorez Allah ! Et les voilà devenus deux groupes qui se querellent. » Le message ne divise pas par lui-même : il révèle une division. Ṣāliḥ leur adresse alors une question saisissante (v. 46) : « Ô mon peuple, pourquoi hâtez-vous le mal avant le bien ? Si seulement vous demandiez pardon à Allah, afin qu'il vous soit fait miséricorde ! » Ils réclamaient le châtiment par défi ; il leur montre que la même urgence pourrait servir au istighfār. Leur réponse (v. 47) est la superstition : « Nous voyons en toi et en ceux qui te suivent un mauvais présage. » Réplique : « Votre présage est auprès d'Allah — vous êtes plutôt des gens mis à l'épreuve. »
« Il y avait dans la ville neuf individus (tisʿatu rahṭin) qui semaient la corruption sur la terre et ne réformaient rien. » Même formule que dans Al-Shuʿarāʾ (26:152) : le mal public se définit par la corruption sans réforme. Et voici leur plan (v. 49) : « Jurez-vous mutuellement par Allah que nous l'attaquerons de nuit, lui et sa famille ; puis nous dirons à son proche parent : nous n'avons pas assisté à l'extermination de sa famille — et nous disons vrai ! » Ils jurent par Allah pour tuer le prophète d'Allah, planifient l'assassinat et le parjure, et se donnent d'avance le titre de « véridiques ». Le sommet du cynisme religieux.
« Ils ourdirent une ruse, et Nous ourdîmes une ruse — sans qu'ils s'en aperçoivent. » Le Coran emploie le même mot (makr) pour les deux, mais la disproportion est totale : eux complotent dans le secret d'une nuit, Allah répond dans le secret de Son décret. Résultat (v. 51-52) : « Regarde quelle fut la fin de leur ruse : Nous les avons anéantis, eux et tout leur peuple. Voilà leurs maisons désertes (khāwiya), pour avoir été injustes — il y a bien là un signe pour des gens qui savent. » Et la clause qui manque rarement (v. 53) : « Et Nous sauvâmes ceux qui avaient cru et qui étaient pieux. » Le châtiment collectif n'emporte jamais les croyants.
« Et Lūṭ, quand il dit à son peuple : Vous livrez-vous à la turpitude alors que vous voyez clair (wa antum tubṣirūn) ? » Le reproche décisif tient dans ces trois mots : il ne s'agit pas d'une ignorance à corriger, mais d'un aveuglement choisi — exactement comme Pharaon reniait « alors qu'en lui-même il était convaincu » (v. 14). Le verset 55 précise l'acte et conclut : « Vous êtes plutôt des gens ignorants (tajhalūn) » — une ignorance qui, en arabe, désigne moins le manque de savoir que l'emportement qui refuse de savoir.
« La seule réponse de son peuple fut de dire : Expulsez la famille de Lūṭ de votre cité — ce sont des gens qui se veulent purs (unāsun yataṭahharūn) ! » Le grief retenu contre eux est… leur pureté. Lorsque le mal devient la norme d'une société, la vertu n'est plus perçue comme une différence mais comme une accusation — et l'on chasse le vertueux non pour ce qu'il fait, mais pour ce que son existence révèle. La formule est employée comme une insulte : c'est le compliment involontaire des corrompus.
« Nous le sauvâmes, ainsi que sa famille — sauf sa femme, que Nous avions destinée à être parmi ceux qui restèrent en arrière. Et Nous fîmes tomber sur eux une pluie — et quelle mauvaise pluie que celle des gens avertis ! » Le lien conjugal ne sauve pas plus que le lien filial : ce qui sauve est la foi, non l'adresse. Et l'ironie du terme demeure — la pluie, signe de miséricorde dans tout le Coran, devient ici l'instrument du châtiment.
« Dis : Louange à Allah, et paix sur Ses serviteurs qu'Il a élus ! Allah est-Il meilleur, ou bien ce qu'ils Lui associent ? » Après cinq récits de peuples anéantis, la transition se fait par la ḥamd et le salām — puis par une question qui ouvre la séquence suivante et en donne le ton : la comparaison est proposée, non imposée.
Cinq interrogations martelées par le même refrain — « A-ilāhun maʿa-llāh ? Y a-t-il donc une divinité avec Allah ? » : (1) v. 60 Qui a créé les cieux et la terre et fait descendre l'eau dont naissent des vergers pleins de charme « dont il ne vous appartenait pas de faire pousser les arbres » ; (2) v. 61 Qui a fait de la terre un lieu de séjour stable, y a placé des rivières et des montagnes, et dressé une barrière entre les deux mers ; (3) v. 62 Qui répond au désespéré ; (4) v. 63 Qui vous guide dans les ténèbres de la terre et de la mer et envoie les vents comme annonce de Sa miséricorde ; (5) v. 64 Qui commence la création puis la refait, et qui vous nourrit du ciel et de la terre — « Apportez votre preuve, si vous êtes véridiques ! » La progression est significative : du cosmos lointain jusqu'à la détresse la plus intime, puis jusqu'à la résurrection.
Le verset le plus consolant de la sourate mérite d'être relu seul (texte ci-dessus) : « Qui répond au désespéré (al-muḍṭarr) quand il L'invoque, dissipe le mal, et fait de vous les successeurs sur la terre ? » Le muḍṭarr est celui que la contrainte a acculé — plus d'issue, plus de recours, plus d'appui. Le Coran ne dit pas « qui répond au pieux » ni « au savant » : il dit au désespéré. La condition d'exaucement ici n'est pas un mérite, c'est un dénuement. Et la clôture est un reproche doux : « Vous vous rappelez bien peu. »
« Dis : nul de ceux qui sont dans les cieux et la terre ne connaît l'invisible (al-ghayb), à part Allah — et ils ne savent pas quand ils seront ressuscités. » Toute la sourate a montré des savoirs prodigieux — la huppe qui sait ce que Sulaymān ignore, l'homme qui a « une science du Livre » — mais tous restent des savoirs donnés et bornés. Le ghayb demeure la propriété exclusive d'Allah. Verset 66 décrit la faillite du savoir humain sur l'au-delà en trois paliers : « leur science est-elle parvenue à saisir l'au-delà ? Ils sont plutôt dans le doute à son sujet — bien plus, ils en sont aveugles. »
« Quand nous serons poussière, nous et nos pères, serons-nous vraiment sortis [des tombes] ? On nous l'a déjà promis, à nous et à nos pères auparavant : ce ne sont que des contes d'anciens (asāṭīr al-awwalīn) ! » L'argument de l'ancienneté de la promesse est retourné contre elle : puisque l'échéance tarde, elle serait fabulation. La réponse ne discute pas — elle envoie voir (v. 69) : « Parcourez la terre et regardez quelle fut la fin des criminels. » Les ruines sont l'argument.
« Ne t'afflige pas à leur sujet, et ne sois pas oppressé (fī ḍayqin) par leurs machinations. » Consolation directe, jumelle de celle d'Al-Shuʿarāʾ (26:3). À leur « Quand donc cette promesse ? » (v. 71), la réponse est mesurée (v. 72) : « Il se peut qu'une partie de ce que vous cherchez à hâter soit déjà sur vos talons (radifa lakum). » Puis trois affirmations qui replacent tout (v. 73-75) : « Ton Seigneur est assurément détenteur de faveur envers les gens, mais la plupart ne sont pas reconnaissants » — le délai lui-même est une faveur ; « Ton Seigneur sait ce que cachent leurs poitrines et ce qu'ils divulguent » ; « et rien de caché, au ciel et sur la terre, qui ne soit dans un Livre explicite. »
« Certes, ce Coran raconte aux Enfants d'Israël la plupart des choses sur lesquelles ils divergent » — il vient trancher, non répéter. « Et il est vraiment une guidance et une miséricorde pour les croyants » (v. 77 : reprise littérale du verset 2 — la boucle du prologue). Puis le jugement final est réservé à Allah (v. 78), et l'ordre tombe (v. 79) : « Place donc ta confiance en Allah : tu es dans la vérité manifeste (ʿalā-l-ḥaqqi-l-mubīn). » Le tawakkul est fondé non sur le succès mais sur la justesse de la position.
« Tu ne fais pas entendre les morts, ni n'amènes les sourds à entendre l'appel quand ils tournent le dos ; et tu n'es pas le guide des aveugles hors de leur égarement. » Décharge posée sur les épaules du Prophète ﷺ : l'échec d'un cœur fermé n'est pas l'échec du prédicateur. « Tu ne fais entendre que ceux qui croient en Nos signes, et qui sont soumis. » L'ouïe dont il s'agit n'est pas celle de l'oreille.
« Et quand la Parole tombera sur eux, Nous ferons sortir pour eux, de la terre, une Bête (dābbatan mina-l-arḍ) qui leur parlera : les gens n'avaient pas de certitude en Nos signes. » L'un des grands signes annonciateurs de l'Heure. Note la logique du verset : ils refusaient de croire à l'invisible ; un jour la terre elle-même prendra la parole pour attester — mais ce sera le moment où croire ne comptera plus, car la Parole (le décret) sera déjà tombée.
« Le Jour où Nous rassemblerons, de chaque communauté, une foule de ceux qui démentaient Nos signes, et qu'ils seront maintenus en rangs (yūzaʿūn) » — le même verbe employé pour les armées de Sulaymān (v. 17) : les rangs disciplinés d'ici-bas trouvent leur écho au Jugement. L'interrogatoire (v. 84) est redoutable : « Avez-vous démenti Mes signes sans les avoir embrassés de votre science ? Ou bien que faisiez-vous donc ? » — reproche non d'avoir refusé après examen, mais d'avoir refusé sans examiner. Résultat (v. 85) : « La Parole tombera sur eux pour leur injustice : ils ne parleront pas. » Puis un dernier signe offert (v. 86) : la nuit pour se reposer, le jour pour voir clair.
« Le Jour où l'on soufflera dans la Trompe (al-ṣūr), seront saisis d'effroi ceux qui sont dans les cieux et ceux qui sont sur la terre — sauf ceux qu'Allah voudra ; et tous viendront à Lui humiliés (dākhirīn). » L'effroi est universel, cieux compris — mais l'exception est posée dans le même souffle : « sauf ceux qu'Allah voudra ». Le verset 89 dira qui ils sont.
« Et tu vois les montagnes, que tu crois figées, passer comme passent les nuages — œuvre d'Allah qui a tout parfait (ṣunʿa-llāhi-lladhī atqana kulla shayʾ). Il est parfaitement informé de ce que vous faites. » Verset d'une densité rare : ce qui paraît le plus immobile est en mouvement. On y a vu, à juste titre, une méditation sur l'écart entre la perception et le réel — l'exacte leçon du palais de cristal (v. 44), où la reine crut voir de l'eau. Et le mot atqana (parfaire, exécuter avec maîtrise) qualifie une création qui n'est jamais approximative.
« Quiconque viendra avec une bonne action aura mieux qu'elle, et ils seront, ce Jour-là, à l'abri de l'effroi. » Voilà l'exception du verset 87 nommée : ceux que l'effroi n'atteint pas. La rétribution est plus généreuse que l'acte (« mieux qu'elle »). À l'inverse (v. 90) : « Et quiconque viendra avec une mauvaise action — ils seront jetés la face dans le Feu : n'êtes-vous rétribués que selon ce que vous faisiez ? » Exacte justice d'un côté, surabondance de l'autre.
« Il m'a seulement été ordonné d'adorer le Seigneur de cette cité, qui l'a rendue sacrée — et à Lui appartient toute chose ; et il m'a été ordonné d'être du nombre des soumis, et de réciter le Coran. » Trois ordres : le culte exclusif, l'islām, la récitation. Et la responsabilité est aussitôt délimitée (v. 92) : « Quiconque se guide ne se guide que pour lui-même ; et à celui qui s'égare, dis : je ne suis que l'un des avertisseurs. » Enfin le dernier verset (v. 93) : « Dis : Louange à Allah ! Il vous montrera Ses signes et vous les reconnaîtrez. Et ton Seigneur n'est pas inattentif à ce que vous faites. »